OÙ IL EST QUESTION SIMULTANÉMENT DE LA STOCHOCRATIE ET DE L'ARGENT :
Je rappelle que le critère ultime des utilitaristes (David Hume, Adam Smith, Jeremy Bentham, John Stuart Mill, etc.) était le bonheur de la collectivité, comme variable d’utilité globale. C’est à
un critère du même type que parvint Pareto, après plusieurs détours, lorsqu’il proposa d’optimiser une combinaison linéaire convexe des utilités élémentaires des citoyens, comme fonction d’utilité
agrégée de la société. À un facteur multiplicatif près, sans incidence sur l’optimisation, cela n’est rien d’autre que l’espérance mathématique de la fonction d’utilité individuelle, sous la forme:
U(x) = Somme des Pi.Ui(x), avec Somme des Pi = 1, i étant l’aléa individuel, Pi représentant la probabilité d’occurrence de la fonction d’utilité Ui(x) dans la population. C’est là que se situait
un possible point d’accord, en convenant d’inclure dans les composantes de la variable vectorielle x (l’ensemble des dispositions de la société à optimiser) les biens et services publics au même
titre que les biens et services privés. Nous n’avons d’ailleurs fait qu’enfoncer des portes ouvertes puisqu’on ne saurait faire de macroéconomie en niant, comme le voudraient certains, l’existence
de biens et services publics nécessaires, sans encourir la disparition de l’État lui-même, et donc du “Contrat social”déjà cité lors d’un commentaire précédent.. Les utilitaristes eux-mêmes, que
l’on classe souvent parmi les libéraux classiques, par opposition à l’ère aristocratique féodale qui les avait précédés, n’étaient pas pour autant en faveur d’un État minimum. Stuart Mill ne s’y
était pas trompé, lui qui déclarait notamment:”la liberté individuelle n’est pas impliquée dans la doctrine du libre échange, elle ne l’est pas non plus dans la plupart des questions qui concernent
les limites à imposer à cette doctrine, par exemple dans la quantité d’intervention publique qui est nécessaire”. Dès l’instant où ce point est acquis, tout le reste découle comme conséquence
logique: On admet, en effet, en économie, que tous les agents sociaux ont une fonction d’utilité constructible vis à vis de tous ses arguments, pour peu que l’on interroge les dits agents
convenablement (la théorie des substitutions et des préférences y pourvoie, si nécessaire, au plan méthodologique).
Dès lors, la formulation univoque du problème d’optimisation de l’économie politique, telle qu’énoncée par les utilitaristes, ainsi que Pareto, s’obtient en remarquant que: Pi = Ni/N où Ni est le
nombre de citoyens ayant la même fonction d’utilité Ui(x), N le nombre total de citoyens. On voit là tout l’intérêt de la formulation fréquentielle en Ni/N par les probabilités: lorsque la
population est en nombre N élevé, il est impossible d’interroger un à un les citoyens pour connaître leur fonction d’utilité. Cela devient, en revanche, plus envisageable si l’on peut disposer d’un
échantillon réduit de n citoyens, où les rapports réduits ni/n=pi sont les mêmes que les rapports Ni/N, c’est à dire les probabilités Pi. Dans ce cas seulement, on peut parler d’une démarche
“démocratique” car elle préserve fidèlement la représentation du peuple par la représentativité de l’échantillon.
Deux sortes d’une telle démarche ont été appliquées dans l’histoire:
- la démocratie directe par tirage au sort : c’est celle de la démocratie athénienne dans la Grèce antique, qui dura prés de deux siècles (-507 / -322). Elle possède la propriété essentielle, dite
“sans biais”, que l’espérance mathématique de u(x)=somme des pj.uj(x), sur l’échantillon réduit, est la même que celle de la population totale, même si la cardinalité de j est inférieure à celle de
i (autrement dit, même si toutes les fonctions d’utilité ne sont pas représentées). C’est si vrai que cela s’applique en particulier au tirage au sort d’un seul représentant, dont l’espérance reste
non biaisée. C’était là tout le sens de la “Stochocratie”.
- la démocratie indirecte par délégation élective : c’est celle appliquée de nos jours par les “démocraties occidentales”. Elle consiste théoriquement à regrouper les citoyens qui se reconnaissent
tous la même fonction d’utilité Ui(x) qu’un des leurs, qu’ils élisent comme représentant dans l’échantillon réduit des uj(x). Elle nécessiterait i=j, donc la même cardinalité, d’où l’adverbe
“théoriquement” ci-dessus, car ce n’est jamais le cas en pratique. Dans tous les cas, le citoyen doit se prononcer pour celui des représentants qui lui paraît “proche” avec tous les inconvénients
biens connus qu’évitaient les grecs: démagogie, influence de l’éducation, de la position sociale, de la fortune, etc.
LA DÉMOCRATIE POLITIQUE PAR LE TIRAGE AU SORT
C’est ici qu’il convient d’apporter un démenti flagrant aux inepties du libéral forcené évoqué au début, dès ses deux premières phrases: “Tirage aléatoire et stochocratie sont des utopies jamais
réalisées dans l’histoire. On remarquera que les Athéniens tiraient au sort parmi les nantis, ce qui est fort peu aléatoire.” Le lecteur pourra se convaincre de l’inanité de ces deux phrases par un
simple clic sur le mot “Stochocratie” qui offre, comme premiers commentaires, ceux de Wikipédia. Il y lira notamment que les candidats (car il fallait être volontaire) au tirage au sort n’étaient
guère “nantis” que de leur âge (plus de trente ans), outre des vérifications a posteriori sur leurs garanties de moralité et la possession de toute leur raison. C’était le cas pour la plus
importante des institutions, le Conseil des 500 (notre assemblée nationale). C’était aussi le cas de la moitié des magistrats du Gouvernement des vingt. Seuls étaient élus ceux des magistrats qui
avaient des responsabilités militaires, ce qui était le cas des dix “stratèges” du gouvernement, qui comportait par ailleurs dix “archontes” tirés au sort susceptibles de les contrebalancer. On
peut y lire également les appréciations d’Aristote (La politique) et de Montesquieu (L’esprit des lois) qui considéraient tous deux que le tirage au sort était démocratique par nature, alors que
l’élection était oligarchique ou aristocratique. Rappelons que cette ère de démocratie directe du siècle de Périclès (-507 / -403) et de celui de Démosthène (-403 / -322) représente la plus
brillante civilisation dans la mémoire des hommes, celle que l’on nomme encore aujourd’hui “le miracle grec”. Elle atteignit des sommets en: - philosophie (Socrate, Platon, Aristote) - sciences
(Pythagore, Démocrite) - théâtre (Sophocle, Euripide, Aristophane) - sculpture (Phidias, Praxitèle) - architecture (Parthenon, etc.) Sur la signification de la stochocratie pour les Athéniens…et
d’autres, des indications précieuses figurent dans:
BERNARD MANIN: PRINCIPES DU GOUVERNEMENT REPRESENTATIF (Flammarion, 1996)
“On ne réfléchit plus guère, à présent sur l’usage politique du titage au sort. Le sort n’appartient plus depuis longtemps à la culture politique des sociétés modernes, où il il apparaît
aujourd’hui avant tout comme une pratique bizarre. On sait ,sans doute qu’il était utilisé à Athènes et on le remarque parfois, mais surtout pour s’en étonner. L’énigme principale semble être que
les Athéniens aient pu avoir recours à pareille procédure. La connaissance pourrait cependant gagner à un renversement du point de vue habituel qui tend à faire de la culture présente le centre du
monde. Il y aurait peut-être avantage à se demander plutôt: comment pouvons-nous ne pas pratiquer le tirage au sort, nous qui nous proclamons démocrates?” “
Les Athéniens, sans doute, ne connaissaient pas le concept mathématique de probabilité. Celui-ci ne fut inventé qu’au XVIIe siècle … Il n’est peut-être pas impossible, cependant, que la réflexion
sur l’usage politique du sort ait conduit à une intuition approchant la notion de chances mathématiquement égales, malgré l’absence d’instruments permettant de la conceptualiser. Il était vrai, en
tous cas, que le sort avait pour effet de distribuer quelque chose d’égal selon le nombre (to ison kat’arithmon) … Ce qui était distribué de façon égale par le sort, ce n’était donc pas exactement
le pouvoir mais la probabilité, au sens mathématique d’accéder au pouvoir.” “Le sort jouait un rôle, il est vrai limité, dans les comices du peuple Romain. Les républiques italiennes du Moyen Âge
et de la Renaissance sélectionnaient souvent leurs magistrats par tirage au sort.
À Florence, la cité de Machiavel, le foyer intellectuel de l’humanisme civique et du renouveau républicain, le tirage au sort des magistrats était une institution centrale du régime républicain.
Venise, enfin, la “Sérénissime République” dont la longévité fascinait les observateurs, pratiqua une certaine forme de tirage au sort jusqu’à sa chute, en 1797.” L’ouvrage cité répond également,
sans le savoir, au libéral forcené qui clamait: “Un vrai tirage aléatoire pourrait très bien amener à l’Assemblée Nationale quelques centaines de banlieusards RMIstes…”
et, avant cela: “…même un idiot peut piloter (les tirages au sort des leaders peuvent faire ces types de surprises) et tôt ou tard cela arrivera.”
Bernard Manin précise, en effet:
“Les démocrates athéniens percevaient, en dernière analyse, un antagonisme entre la démocratie et le professionnalisme. La démocratie consistait à accorder le pouvoir suprême aux simples
particuliers, aux citoyens ordinaires, ceux que les Athéniens appelaient hoi idiotai.
… même un orateur et un leader politique comme Démosthène se présentait parfois, surtout au début de sa carrière, comme - un simple particulier, l’un d’entre vous, pris dans la multitude - (idiotès
kai pollôn humôn heis)”
Et oui! N’en déplaise au libéral forcené, idiotès a pour premier sens “homme ordinaire”, de sorte que l’on peut paraphraser: “…même un idiotès peut piloter (les tirages au sort des leaders peuvent
faire ces types de surprises) et cela arrivera tôt ou tard.”
Mais ce tour d’horizon de la stochocratie athénienne ne serait pas complet si l’on ne donnait, comme preuves in situ, les passages les plus saillants de son contenu constitutionnel par Aristote qui
la connut sous sa forme la plus achevée. On pourra ainsi se convaincre de l’ubiquité du tirage au sort.
ARISTOTE : CONSTITUTION D’ATHÈNES (Les Belles Lettres, bilingue, 2002) XLI…
C’était la onzième réforme de la constitution athénienne…et c’est depuis elle qu’on en est arrivé au régime actuel, en attribuant toujours de plus grands pouvoirs à la foule. Car le peuple s’est
rendu maître de tout, et tout est réglé par les décrets et les tribunaux où le peuple est souverain… car le petit nombre est, plus que le grand, accessible à la corruption par l’argent et la
faveur.
- Fonctions tirées au sort. Le Conseil des 500, etc. XLIII…
Tous les magistrats de l’administration ordinaire sont désignés par le sort, excepté le trésorier des fonds militaires… toutes les fonctions militaires sont également données à l’élection. Le
Conseil est désigné par le sort; il se compose de 500 membres, cinquante par tribu. Chaque tribu exerce la prytanie à son tour, dans l’ordre fixé par le sort… XLIV. Les prytanes ont un chef,
désigné par le sort… Lorsque les prytanes réunissent le conseil et le peuple, l’épistate tire au sort neuf présidents (proèdres), un de chaque tribu sauf celle qui éxerce la prytanie et, parmi ces
proèdres, un autre épistate… XLVII. Le Conseil collabore aussi avec les autres magistrats dans la plus grande partie de leur administration. Ce sont d’abord les trésoriers d’Athena. Ils sont au
nombre de dix, tirés au sort, un par tribu, … mais celui que le sort a désigné exerce les fonctions, même s’il est trés pauvre. Viennent ensuite les dix vendeurs (pôlètes), désignés par le sort, un
par tribu. Ils font toutes les adjudications de la cité, ils mettent en vente l’exploitation des mines et la ferme des impôts, assistés du trésorier des fonds militaires et des administrateurs du
théoricon, en présence du Conseil… XLVIII. Il y a dix receveurs généraux (apodectes) tirés au sort, un par tribu. Sont encore tirés au sort dix auditeurs des comptes (logistes) par le Conseil dans
son sein, pour percevoir à chaque prytanie les comptes des magistrats.
On tire également au sort dix redresseurs (euthynes), un par tribu, et deux assesseurs pour chacun des euthynes. L. Le sort désigne également: Dix commissaires pour l’entretien des temples; ils
reçoivent des apodectes trentes mines pour faire les réparations les plus urgentes; Dix astynomes, dont cinq exercent leur charge au Pirée, cinq à la ville. LI. Sont également désignés par le sort:
Dix inspecteurs des marchés (agoranomes), cinq pour le Pirée et cinq pour la ville. Dix inspecteurs des mesures (métronomes), cinq pour la ville te cinq pour le Pirée. Il y avait aussi dix
commissaires du commerce des grains (sitophylakes) désignés par le sort, cinq pour le Pirée et cinq pour la ville; il yen a aujourd’hui vingt pour la ville et quinze pour le Pirée. Sont seulement
tirés au sort dix inspecteurs du port marchand. LII. On désigne aussi par le sort les Onze, qui ont à s’occuper de ceux qui sont dans la prison. On désigne aussi par le xsort les introducteurs, au
nombre de cinq, chargés d’introduire les affaires qui doivent être jugées dans le délai d’un mois, chacun pour deux tribus. LIII. Sont aussi tirés au sort les Quarante –à raison de quatre par
tribu- , à qui ressortissent les autres actions civiles. Ils jugent souverainement jusqu’à dix drachmes: pour les affaires évaluées au-dessus de ce chiffre, ils s’en remettent aux arbitres publics
(diétètes).
LIV. On a encore recours au sort pour les charges suivantes: cinq agents voyers…; dix auditeurs des comptes (logistes) et dix substituts (synégores) qui les assistent. Le sort désigne aussi le
secrétaire qui est appelé secrétaire de la prytanie. Il est le maître des écritures publiques…il assiste aux séances du Conseil.
On tire au sort un second secrétaire, le secrétaire des lois, qui assiste également aux séances du Conseil et prend copie de toutes les lois. Sont encore tirés au sort l’archonte envoyé à Salamine
et le démarque du Pirée qui, dans les deux endroits, célèbrent les Dionysies et désignent les chorèges. LV. Les magistrats dont il vient d’être parlé sont désignés par le sort, et toutes leurs
attributions ont été exposées. Pour ceux que l’on appelle les neuf archontes… Aujourd’hui, on tire au sort les six thesmothètes et leur secrétaire, et aussi l’archonte, le roi, le polémarque, un
dans chaque tribu, à tour de rôle. Pour le tirage au sort des juges, ce sont tous les neuf archontes, auxquels est adjoint comme dixième le secrétaire des thesmothètes, qui y font procéder, chacun
dans sa tribu. XV… On désigne aussi par le sort les maîtres des jeux (athlothètes) au nombre de dix, un par tribu.
- Fonctions données à l’élection. Stratèges, etc. LXI.
Toutes les fonctions militaires sont données à l’élection à main levée: D’abord dix stratèges. Autrefois, on en prenait un par tribu; aujourd’hui, on les prend parmi tous les Athéniens. Sont
également élus: Dix taxiarques, un de chaque tribu. Ils commandent aux hommes de leur tribu. Deux hipparques, pris parmi tous les Athéniens. Ils ont le commandement de la cavalerie, prenant l’un et
l’autre en partage cinq tribus. Dix phylarques, un de chaque tribu. Ils commandent aux cavaliers de leur tribu, comme les taxiarques aux hoplites fantassins. L’hipparque de Lemnos qui a charge des
cavaliers en garnison dans l’île. Sont encore élus à main levée: un trésorier de la galère paralienne et, en outre, un trésorier de la galère d’Ammon.
- Les tribunaux. Juges et tirages au sort. LXIII.
Les juges des tribunaux sont tirés au sort par les neuf archontes, par tribus. Le secrétaire des thesmothètes tire au sort ceux de la dixième tribu… Peuvent être juges tous les citoyens âgés de
plus de trente ans, à condition de n’être pas débiteurs du trésor public ou privés de leurs droits civiques.
On conçoit, pour celui dont il était question au début de notre propos, que la pilule soit amère à avaler: Le libéral forcené se veut le chantre de l’inégalité. Il ne croit qu’aux vertus de la
lutte qui permet au fort d’écraser le faible, au malin de tromper le candide. Plus encore que Hayek ou Friedman, ses modèles sont Mandeville et Spencer. Ce dernier ne disait-il pas, dans son livre
“The Man versus the State” (1884) qu’”une créature qui n’est pas assez énergique pour se défendre, doit périr”, que “ceux dont la pauvreté est uniquement due à la mauvaise fortune” ne sauraient
davantage “revendiquer une partie de l’industrie des autres en tant que droit”. Il renchérit, à la même date, dans “Social Statics”, voulant sans doute façonner à sa manière le projet utilitariste:
“Les forces qui font aboutir le projet grandiose du bonheur parfait ne tiennent nullement compte de la souffrance d’ordre secondaire et exterminent ces sections de l’humanité qui leur barrent le
passage”. A tel point que les éditions Belles Lettres qui éditèrent son premier ouvrage cité, sous le titre “Le droit d’ignorer l’État” durent l’amputer des passages les moins “politiquement
corrects”. Et voilà que les mêmes éditions nous mettent sous le nez l’évidence des principes égalitaristes qui animèrent l’immortelle civilisation athénienne, celle du “miracle grec”. Et sous la
plume de son plus intransigeant témoin, Aristote, qui n’était même pas fan ! En plus, en bilingue… On peut même pas dire que c’est faux ou mal traduit! Voyons donc plus loin, pour passer la
dernière couche:
LA DÉMOCRATIE ÉCONOMIQUE PAR LA BANQUE PUBLIQUE
Après avoir amplement corrigé ainsi, on l’espère, les deux premières phrases du libéral forcené susdit, dans son chapelet habituel d’inepties indignes d’être reprises une à une, passons tout de
suite à sa dernière phrase évoquant le passé récent: “Pensez à quelle catastrophe aurait pu constituer un système bancaire totalement nationalisé, et totalement plongé dans les mauvais choix des
politiciens, comme ce fut le cas en Russie, et comme le montrera l’histoire de la Chine des années à venir. ” Prenons, en effet, comme exemple dans ce passé récent de nos banques, le problème de la
dette et celui de la privatisation du secteur bancaire, qui n’en forment qu’un seul à l’égard des complicités objectives qu’ils révèlent:
C’est en Janvier 1973, sous l’égide de Pompidou, ancien banquier du Groupe Rothschild, et de son ministre des finances Giscard d’Estaing, de façon presque concomitante à l’entrée du Royaume Uni
dans l’Europe d’alors, que fut adoptée la loi interdisant à l’État Français d’emprunter auprès de la Banque de France. Contrairement à ce qui se faisait jusqu’alors, cette loi fit obligation à
l’État Français de s’adresser désormais au secteur bancaire marchand, moyennant un intérêt versé à ce dernier. Beaucoup d’observateurs ne virent là qu’un jeu d’écritures, tant que notre secteur
bancaire restait nationalisé, comme l’avaient voulu De Gaulle et les Communistes à la Libération. Mais cela ne resta pas longtemps en l’état, comme on s’en aperçut très vite. L’opération fut
d’abord inscrite, en 1992, dans le marbre du traité de Maastricht, sous l’égide de Delors et aux bons soins de Lamy, son Directeur de cabinet, qui se retrouva deux ans plus tard Directeur du Crédit
Lyonnais pour en préparer la privatisation. Entre temps, le nouveau ministre des finances Balladur, ancien proche de Pompidou dont il avait dirigé le cabinet, procéda aux premières privatisations,
celles des banques en priorité, dès 1993. L’opération fut parachevée par Strauss-Kahn
?, qui s’en fit le plus zélé protagoniste au sein du gouvernement Jospin, de sorte que ce dernier restera comme le gouvernement
ayant le plus privatisé en France! Il en découle, depuis 1993, que la dette publique, jusque là effacée par son retour d’intérêts dans le giron de l’État, et avant cela par émission pure et simple,
s’accumule aujourd’hui au bénéfice de banquiers privés et constitue la plus gigantesque rente versée au grand capitalisme, au point que les intérêts cumulés ne sont pas loin de rejoindre le montant
de la dette elle-même (1200-1300 Milliards d’Euros). Cette rente représente chaque année, comme on le sait, un montant devenu depuis peu supérieur à la totalité de l’impôt sur le revenu. En
d’autres termes, sans ce monstrueux cadeau volontaire versé chaque année aux grands actionnaires des banques, les français pourraient s’exempter aujourd’hui de payer l’impôt sur le revenu (et il
resterait encore un solde positif)! Cette disposition, on l’a vu, découle d’un plan savamment conduit par des personnalités au coeur du système financier et bancaire (Pompidou, Lamy, Balladur,
Strauss-Kahn). Il serait évidemment risible de prétendre qu’ils ignoraient les conséquences de leurs actes, puisque c’est ce but même qui était visé: faire main basse sur l’État lui-même, en
percevant l’impôt à sa place, au bénéfice d’intérêts privés!
À ceux qui douteraient de la véracité des faits, je conseille vivement d’écouter en direct l’entretien radiophonique podcasté de André- Jacques Holbecq à propos de son ouvrage “la dette publique :
une affaire rentable” (Editions Yves Michel, 2008)
http://www.dailymotion.com/video/x6vy8m_la-dette-publique-une-affaire-renta_news
Cela rappelle, avec une certaine ironie, les propos prononcés par Galbraith en 1992: “Telles sont les exceptions que fait la majorité satisfaite à sa condamnation globale de l’Etat en tant que
fardeau: dépenses qui profitent aux riches, sauvetages financiers, dépenses militaires et remboursements d’intérêts…Quant aux dépenses de prestations sociales, de logements sociaux, de soins
médicaux pour ceux qui n’ont aucune protection, de l’enseignement public, etc. voilà ce que l’on perçoit comme le “fardeau de l’État”. Le fardeau, c’est uniquement ce qui correspond aux intérêts
des citoyens extérieurs à la majorité satisfaite; c’est, vérité incontournable, ce qui sert les pauvres.”
(John Kenneth Galbraith)
Le comble fut atteint lors de la récente crise financière: Grisées par de croissants bénéfices, les banques privatisées se jetèrent avec gourmandise sur tout ce qui pouvait représenter une
perspective de gains tout aussi alléchante. Ainsi naquit la bulle des “subprime”, sa provenance des États- Unis sous paquet-cadeau d’”ingénierie financière” étant, à elle seule, un gage prometteur
de succès pour tous les “winners” du milieu bancaire. Mais c’est la suite qui fut des plus cocasses, en Europe, et notamment en France: les pertes abyssales encourues réveillèrent soudainement chez
ces plus ardents défenseurs du “laisser-faire” une âme interventionniste qu’on ne leur connaîssait pas. Le milieu politique lui-même parut un instant transfiguré: ainsi notre président, à peine
remis de ses dévotions en terre ultra-libérale auprès de son homologue Bush, ne trouva pas moins de 360 Milliards de garantie pour les banques, si celles-ci s’avéraient d’aventure gênées aux
entournures, sans compter la part de recapitalisation immédiate, sans prise de participation au capital…
Ici, c’est la parole de Gramsci qui se rappelle à nous: “C’est ainsi qu’on affirme que l’activité économique est propre à la société civile et que l’État ne doit pas intervenir dans sa
réglementation. Mais, comme dans la réalité effective, société civile et État s’identifient, il faut affirmer que le “libéralisme” lui-même est une “réglementation” de caractère étatique,
introduite et maintenue par voie législative et coercitive: c’est un fait de volonté consciente de ses propres fins, et non l’expression spontanée et automatique du fait économique”
(Antonio Gramsci)
Certains esprits s’offusquèrent: comment pouvait-on aussi gracieusement recapitaliser les banques alors que, quelques jours auparavant, le pouvoir avait mégoté à son commissaire aux affaires
sociales quelque 1,5 Milliard pour le RSA en faveur de la réinsertion des chômeurs? La réponse ne se fit pas attendre: il suffirait que l’État s’endette davantage…auprès des banques, puisque la loi
et le traité de Maastricht l’ont voulu ainsi. La ficelle étant un peu grosse au regard de l’opinion, on dût préciser que le taux d’intérêt des sommes garanties aux banques serait tout de même
supérieur à celui que leur verserait l’État. On eut alors la surprise de constater, lors de l’audition des grands banquiers devant la Commission des finances, réunie à cet effet, qu’aucun d’eux ne
manifestait plus d’appétit particulier pour ces montants garantis.
Cela nous ramène à la citation que rapportait ailleurs un autre intervenant (jpcransac), émanant de notre seul “Prix Nobel d’économie”: “Nous ne sommes même pas dans un régime d’économie libérale
mais dans la chienlit politico-économique”
(Maurice Allais)
Source :
http://peyrelevade.blog.lemonde.fr/2009/06/23/du-partage-de-la-richesse-12/#comment-715.
(Publié avec l'autorisation d'Hadrien)
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